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Comment les fintechs révolutionnent les directions financières : entre mutations technologiques et opportunités réglementaires

Bonjour Maximilien Nayaradou, en tant qu'expert en finance digitale, pouvez-vous nous expliquer votre vision de la place des fintechs dans le paysage financier actuel?

Les fintechs dans le paysage financier actuel sont le fer de lance de l’innovation. Elles sont le laboratoire de R&D et le banc de test de l’innovation dans la finance digitale. Après avoir fait preuve que la technologie fonctionne, qu’un marché existe pour les innovations proposées, elles arrivent à lever des fonds et deviennent des Scale-up ou des licornes (14 licornes dans la fintech en France) , elles sont rachetées par des éditeurs de logiciels (rachat de Shine par Cegid), par des leaders du secteur (Banques, Assurances, gros Conseiller en gestion de patrimoine …. : rachat par BPCE de I Paid that ), par des fonds d’investissement qui font du Build-up (rachats de fintechs pour en faire de gros acteurs) ou … par des fintechs qui utilisent les fonds qu’elles ont levés pour racheter d’autres fintechs et compléter des briques technologiques qui leur manquaient (rachat de Regate par Qonto) ce qui leur permet de compléter leur offre. La place des fintechs devient donc à la fois plus importante par la croissance de leur taille (consolidation du secteur, croissance des effectifs malgré le ralentissement des levées de fonds depuis 2023) tout en conservant la flexibilité, le dynamisme et le caractère innovant de leur ADN.

Quelles sont, selon vous, les principales tendances qui transforment l'industrie des fintechs aujourd'hui et comment devraient-elles façonner l'avenir de la finance digitale?

Les tendances 2026 sont pour la plupart des tendances qui avaient émergé auparavant mais dont l’importance croît considérablement et va encore s’accentuer dans les années à venir :


Après l’adoption de MICA par l’Union Européenne et du Genius Act par les USA, l’architecture réglementaire est désormais prête pour que les acteurs de la finance classique que sont les banques, les PSP, les acteurs du transfert d’argent ; et les réseaux de paiement internationaux puissent devenir émetteur de stablecoins. La croissance de l’émission de ces stablecoins en 2025, qui avait été massive suite à l'élection de Trump qui est très pro-crypto, va donc encore s’accélérer. Les pouvoirs publics américains ont annoncé qu’une façon de compenser la baisse des achats de bons du trésor américains par les autorités chinoises pourraient être effectué en partie par les achats des émetteurs de stablecoins (Theter et Circle), qui ont besoin des bons du trésor américains comme garantie d’émission des stablecoins (Genius Act). Par ailleurs les acteurs de la finance et des paiements vont de plus en plus utiliser ces stablecoins dans les règlements internationaux rendus instantanés et à coûts très bas par cette technologie.

Le marché bancaire français se transforme de manière accélérer et très significative, ce qui commence a inquiéter les grandes banques françaises. Dès 2024 plus de la moitié des personnes changeant de banques chaque année (soit 10% du total des clients) ouvrent leur compte principal dans une néo-banque. D’ailleurs la notion de compte principal sur lequel le salaire est déposé devient de plus en plus flou car les français sont de plus en plus multi-bancarisé, et le compte bancaire sur lequel est détenu le prêt immobilier n’est plus forcément celui où le salaire mensuel est versé. La plupart des grandes néo-banques sont maintenant rentables et l’enjeux pour elles en 2026 est de proposer des prêts immobiliers (ce que va faire Revolut, la seconde néo-banque en France après Boursobank) ainsi que des produits d’épargne (PEA, PER, assurances vie) et d’assurance. Par ailleurs la stratégie de gratuité bas de gamme est de plus en plus remplacée par une stratégie premium faisant appels à des services innovants. On peut parier qu’en 2026, la très grande majorité des ouvertures de compte (nouveaux entrants sur le marché et personnes changeant de banque) va être largement captée par les néo-banques.

En 2026, on passe de l’IA générative, qui générait des contenus et simulait des conversations, à l’IA agentique qui elle raisonne, planifie et exécute des taches de manière autonome, transformant les conversations issues de l’IA en transaction. On passe donc de l’IA conversationnel en IA transactionnel avec toutes les conséquences que cela implique en termes de risques opérationnels et de responsabilité juridique en cas de pertes financières suite aux décisions prises par ces IA agentiques. Même si leur généralisation va prendre du temps au vu des risques induits, ce que l’on peut dire avec certitude, c’est que deux éléments qui rendaient la concurrence peu vive dans le secteur financier sont attaqués de plein fouet : l’inertie des clients malgré le caractère peu compétitif de l’offre qui leur était proposée et le caractère non transparent des offres proposées rendu difficilement comparable avec les offres concurrentes. L’IA agentique permet de casser ces deux barrières en rendant transparent les produits financiers et en automatisant les arbitrage d’entrée/sortie des clients en fonction des avantages comparatifs objectifs de chacune des offres. A terme le reproche classique d’opacité fait au monde financier va se réduire, même si cela ne se fera pas aussi rapidement que nous le souhaitons.

Enfin et cela intéresse particulièrement le lectorat de DAF-info, l’année 2026 va être l’année de mise en œuvre de la facturation électronique en France. Cette réforme très structurante va à terme obliger toutes les entreprises qui facture de la TVA, à passer par des plateformes agrées qui permettront de digitaliser l’ensemble du processus de paiement inter-entreprise. Cette réforme permettra de réduire les délais de paiement en rendant inter-opérable le système comptable et le système bancaire. Ces relations de paiement clients/fournisseurs permettront de faciliter le paiement, le financement (affacturage, reverse factoring, financement du BFR, escompte dynamique et tout une série d’innovation dans le financement de la trésorerie), les délais de paiements, la fluidification des relations entre client, fournisseurs, experts comptables et banques. La réforme de la facture électronique est donc une expérience grandeur nature de plateformisation de l’écosystème de paiement B to B dont on va pouvoir mesurer les gains de productivité en temps réel.

D'après votre expérience, quels défis majeurs rencontrent actuellement les fintechs et quelles stratégies proposez-vous pour les surmonter?

Les deux défis majeurs que doivent affronter les fintechs sont d’une part la pénurie de capital actuel par rapport aux besoins d’investissement qui sont massifs, et les relations toujours compliquées avec les grands groupes.

En matière de capital, l’étude de l’Observatoire de la fintech est claire : après un rebond en 2024, le financement de la fintech française s’est contracté en 2025 avec 1,07 milliards d’euros levées, soit un recul de 22% par rapport à l’année 2024. On note par ailleurs que les levées de fonds se sont surtout concentrées sur les fintechs qui levaient de gros tickets. A l'inverse, les levées de fonds en seed et en série A ont beaucoup ralentis, ce qui rends plus difficile l’émergence de nouveaux projets. Ceci s’explique par le fait que de nombreux investisseurs qui avaient levé entre 2020 et 2022 à des valorisations très importantes ne peuvent plus sortir sans dégâts et préfèrent créer des fonds de continuation et investir dans des fintechs matures qui se rapprochent de la rentabilité pour ne pas déséquilibrer les valorisations, plutôt que prendre des risques avec de nouveaux projets.

Autre défi très important, c’est la relation avec les grands groupes. La fintech est très majoritairement un Business B to B dont les acheteurs sont les grands groupes et souvent les grands groupes financiers. Le capital se faisant rares, les fintechs doivent se concentrer sur la vente B to B de leurs solutions et c’est là que le bât blesse. Les cycles de ventes sont extrêmement longs : dans tous les cas de longs mois, parfois plusieurs années. Or ce qui permettait aux fintechs de tenir de tels délais étaient l’argent qui étaient levés auprès des fonds et qui se raréfie. Il faut donc absolument accélérer les process de vente auprès des grands groupes. La frenchtech met en œuvre des dispositifs « je choisis la frenchtech » pour faciliter les relations grands-groupes/start-ups. C’est très important et il faut continuer. Il faut aussi que les pouvoirs publics donnent l’exemple aux acteurs privés dans leur capacité à décider et développer rapidement l’innovation B to B. C’est une question de survie pour des écosystèmes fragiles en mal de capital tant que les taux d’intérêt réel restent positifs et élevées.

Quelles innovations récentes dans la fintech auraient le potentiel de révolutionner les directions financières ?

Au-delà des innovations technologiques, la véritable rupture pour les directions financières est aujourd’hui réglementaire. La réforme de la facture électronique agit comme un accélérateur majeur de transformation pour l’expertise comptable, la banque d’entreprise et la fonction finance.

Les fintechs ont su anticiper ce virage. Dès 2020, des acteurs comme Tiime, Pennylane ou Weshake ont intégré compte pro, pré-comptabilité et services financiers dans des architectures ouvertes. Qonto, historiquement positionné sur le compte professionnel, a élargi son offre vers la gestion comptable, notamment via l’acquisition de Regate. Des partenariats avec des spécialistes du financement comme Defacto complètent ces écosystèmes.

Le mouvement dépasse les seules fintechs. Les banques se renforcent en rachetant des outils de pré-comptabilité comme Ipaidthat par BPCE. Les cabinets d’expertise comptable s’adossent à des fonds pour accélérer leur transformation technologique, comme Endrix avec IK Partners, Rydge avec Towerbrook ou PKF avec le CIC. Les éditeurs de logiciels ne sont pas en reste : Silae multiplie les acquisitions dans la HR tech, Cegid a racheté la néobanque Shine, et Sage a acquis Akao pour enrichir son offre.

Dans ce contexte en forte recomposition, les acteurs historiques démontrent leur capacité d’adaptation. Sage, fort de son ancrage auprès des directions financières, accompagne cette mutation en combinant conformité réglementaire, ouverture technologique et vision internationale.

Avec Sage Intacct, déjà largement adopté outre-Atlantique, Sage accélère fortement en France pour répondre aux besoins des PME et ETI en croissance, notamment celles qui se développent à l’international. Consolidation multi-entités, gestion multi-devises, pilotage en temps réel : la solution apporte la profondeur fonctionnelle attendue par des organisations plus complexes, tout en s’inscrivant pleinement dans la nouvelle ère réglementaire.

La transformation est engagée. Elle redéfinit durablement le rôle et les outils des directions financières.

Ayant un ancrage fort dans l'insurtech, comment voyez-vous l'interaction entre fintechs et insurtechs contribuer à des solutions financières plus intégrées et innovantes?

Le processus d’innovation est avant tout un processus décentralisé où une multitude de start-up lancent des innovations et les testent souvent à petite échelle. C’est ce phénomène auquel nous avons assisté ces 15 dernières années qui a permis l’émergence de tant d’innovation. Ce qui manque maintenant c’est le passage à l’échelle qui va permettre à une solution niche d’être adoptée massivement et c’est ce qui manque aujourd’hui à de nombreuses Insurtechs pour se déployer. Très probablement nous allons assister du côté des néo-banques à des partenariats avec les insurtechs leur permettant d’atteindre un marché plus important. Par exemple Nickel propose maintenant une offre de micro assurance, même si cette offre est proposée par Cardiff, assureur du groupe BNP. Il y a fort à parier que les néo-banques indépendantes vont s’appuyer sur des solutions du marché d’assurance innovantes, les très gros acteurs de l’assurance n’étant pas encore prêt en termes d’Open API à se déployer sur des solutions innovantes.

Envisageant les prochaines années, comment anticipez-vous l'évolution de la réglementation autour des fintechs, et quelle influence cela pourrait-il avoir sur leur développement?

Sans réellement me prononcer sur ce qui se passera effectivement en termes de réglementation d’ici quelques années, ce que je peux vous dire concernant aujourd’hui, c’est que le régulateur est aujourd’hui moins bienveillant envers les fintechs qu’il y a quelques années. Les contrôles sont plus fréquents, plus durs et les amendes plus conséquentes. Bien sûr cela est dû au fait que les fintechs sont maintenant plus grosses, qu’elles ont un rôle systémique plus important qu’auparavant et que l’approche proportionnelle du régulateur atteint à un moment ses limites. Mais sans rentrer dans le débat sur les sandboxes et le caractère dérogatoire (pour combien de temps ?) de la réglementation qui devrait s’appliquer aux fintechs, il faut se poser la question d’une réglementation qui doit être au service de l’innovation et non au service du pouvoir de marché des acteurs dominants du secteur. Pour les prochaines années il faudrait que la réglementation soit un instrument de l’arsenal d’innovation français comme l’est la réglementation au Royaume-Uni même si dernièrement, comme en France, ce n’est plus aussi vrai qu’auparavant.

Quel conseil donneriez-vous aux jeunes professionnels qui souhaitent débuter et réussir une carrière dans la fintech ?

Mon conseil c’est la résilience et l’endurance. La fintech est un secteur réglementé, cela signifie que les barrières réglementaires sont fortes, mais qu’elles peuvent aussi être un fantastique terrain pour innover : DSP2, facture électronique, assurance emprunteur ... Il faut pouvoir durer, une fintech n’est rentable qu’entre 5 à 10 ans (souvent au-delà) après sa création. Sur les centaines de start-ups que j’ai côtoyé, seuls 3 ont été rentables au bout de 1 an, et souvent pour des raisons que n’avaient pas anticipé le chef d’entreprise. Dans ce secteur là, on est donc au mieux dans le moyen terme au plus dans le long terme. Ne jamais oublier que pour que Google, Amazon deviennent rentable il a fallu plus de 20 ans, Twitter (X) n’est toujours pas rentable.

Pour poursuivre la conversation : https://www.linkedin.com/in/maximilien-nayaradou-118b4527/

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